Sous l'épaisseur majestueuse de la forêt équatoriale, l'architecture gabonaise raconte une histoire bien plus ancienne que les villes, les routes ou les plans cadastraux. Avant les avenues de Libreville, avant les bâtiments et les ouvrages d'art de l'époque contemporaine, les peuples de cette contrée où les traits solaires abondent, avaient déjà inventé une manière d'habiter le monde. Cette architecture-là n'était pas seulement technique. Elle était écologique, sociale, mystique et cosmique.
1. L'architecture pygmée
Les peuples pygmées d'Afrique centrale, comme les Baka, Babongo ou Aka, ont développé l'une des architectures les plus anciennes et adaptées à la forêt sempervirente.
Cette architecture naît il y a plusieurs millénaires, marquée du sceau du nomadisme. Elle correspond à une société de chasseurs-cueilleurs, qui se déplacent selon les saisons, la disponibilité du gibier et les cycles forestiers. Par conséquent, le campement, sous la forme d'un regroupement de cases, est éphémère : quelques jours ou quelques semaines.
La maison pygmée est appelée mongulu. C'est une architecture bioclimatique dont les trouvailles scientifiques et techniques peuvent nourrir les caractéristiques de l'architecture moderne gabonaise.
Structure : Armatures en perches souples (jeunes troncs ou lianes) qui forment des courbures, lesquelles génèrent une voûte hémisphérique. Le tout est consolidé grâce à un savant jeu des fixations par ligatures végétales.
Couverture : Couverture en feuilles de marantacées et de raphia. Ces feuilles doivent épouser la forme de la couverture. Une pose soignée et ingénieuse de ces feuilles est nécessaire pour assurer l'étanchéité.
Caractéristiques techniques : Montage extrêmement rapide (2 à 4 heures) / Structure autoportante : la forme hémisphérique avec des nervures végétales incurvées et radiales assurant la descente des charges vers le sol / Matériaux 100 % biodégradables / Grande résistance à la pluie tropicale.
La hutte pygmée ressemble à une demi-sphère. C'est un nid végétal ou une sorte de graine posée sur la terre. Elle est discrète dans la forêt. Sa beauté nait de la somptuosité de la courbe, de la texture végétale et de la sublime fusion avec le paysage. C'est une architecture harmonieusement en osmose avec l'environnement, presque organique.
La fonction principale est la mobilité. La hutte est légère, démontable, susceptible d'être reconstruite ailleurs. Le campement s'organise autour d'un cercle de huttes, d'un foyer central et des espaces communautaires. Cette disposition favorise la protection, la communication et la solidarité du groupe.
Dimension mystique — Pour les pygmées, la forêt est une entité spirituelle vivante. La maison est un refuge temporaire dans le ventre de la forêt. Aussi la forme arrondie évoque-t-elle l'œuf cosmique originel, la matrice maternelle et le cocon de la protection des esprits forestiers bienveillants. Habiter signifie ne jamais agresser la forêt.
2. L'architecture bantoue
Vers le 1er millénaire avant notre ère, les migrations bantoues atteignent l'Afrique centrale. Au Gabon apparaissent des peuples : Fang, Myene, Punu, Ghisir, Nzebi, Teke... Ils introduisent une architecture sédentaire et territoriale.
Contrairement aux Pygmées, les Bantous pratiquent l'agriculture, l'artisanat ou encore la métallurgie. Les villages voire les regroupements de villages deviennent permanents. On passe donc du campement mobile au village organisé et pérenne.
Cette architecture permet une ventilation optimale, une protection contre les intempéries et une adaptation au climat équatorial.
Matériaux utilisés : Bois, torchis (terre + fibres), bambou, feuilles de palmier et de raphia.
Structure porteuse : Poteaux en bois directement plantés dans le sol pour raidir les murs, et poutres en bois horizontales. Murs composés de clayonnage et de torchis.
Toiture : Généralement deux versants. La couverture est garantie par des feuilles de raphia.
La maison bantoue est rectangulaire ou quadrangulaire. Elle se caractérise par des toits très inclinés, des murs en terre ocre, des structures en bois apparentes. L'organisation territoriale des villages arbore souvent une grande rue centrale et des maisons alignées. Cette géométrie traduit l'ordre social.
Le village est un organisme social regroupant plusieurs familles. Chaque famille organise son espace. Les espaces sont aménagés de la manière suivante : la maison familiale, la cuisine extérieure pouvant contenir une sortie de grenier, de fumoir ou de garde-manger. Un espace pour la gestion des déchets contigu à une petite zone où l'on fait pousser quelques cultures. Puis un peu plus loin les latrines et les bains. Les villages arboraient aussi une place publique. Des corridors de circulation du vent sont préservés tout comme l'omniprésence du végétal. Toutes choses nécessaires au confort hygrothermique des habitants. Certains bâtiments ont un statut particulier comme la case du chef, le corps de garde des hommes ou encore le temple des initiations. Ces lieux servent aux rites du Bwiti et à d'autres sociétés initiatiques.
Le chef-d'œuvre de l'architecture bantoue est le temple du Bwiti (appelé Ebanza chez les Mitsogho ou Mbanza chez les Ghisir). Sa dimension mystique est fondamentale. Le temple est une représentation anthropomorphe du cosmos et du corps humain à la fois. Les piliers sculptés qui soutiennent la toiture ne sont pas de simples supports : ils matérialisent des entités mythiques, les ancêtres, et incarnent des dualités fondamentales comme le couple originel Disumba (ancêtre mâle) et Gheonga (ancêtre mère). Les motifs géométriques (losanges, triangles) et les couleurs (kaolin blanc, tukula rouge, noir) sont un langage codé, réservé aux initiés, qui racontent la genèse du monde et la connaissance secrète.
Les installations du "Plateau" (à l'emplacement de la Présidence actuelle). (L'illustration 1866).
3. L'architecture coloniale
Elle débute avec la fondation de Libreville en 1849 et s'intensifie à la fin du 19e puis au 20e siècle. Les premiers bâtiments, souvent religieux, sont en planches de bois. Mais très vite, les missionnaires et administrateurs importent des techniques de maçonnerie occidentale : construction en briques de terre séchée (plus rarement en pierre), recherche de la rectitude et de la verticalité, usage du ciment. Face à l'humidité et aux termites, des adaptations sont nécessaires, comme l'utilisation de pilotis en fer pour les bâtiments en bois. Les colonisateurs introduisent aussi le béton et les charpentes industrielles. En outre, le climat équatorial impose le recours à certaines dispositions plus ingénieuses : hauts plafonds pour évacuer la chaleur, les vérandas périphériques, les persiennes ventilées, les larges débords de toiture. Ces éléments créent une architecture dite tropicale coloniale.
L'architecture coloniale a une fonction de marquage du territoire et de domination. La Cathédrale Sainte-Marie de Libreville (1864), avec son clocher fait des mâts d'un vieux navire, illustre l'inspiration navale des premiers édifices. Les missions sont de véritables « villages occidentaux » avec église, maison missionnaire, dortoirs et cuisine, conçus pour domestiquer la nature et convertir les populations. En ville, l'architecture administrative se veut imposante, en « robuste maçonnerie », contrastant avec les « cases qualifiées de précaires » des quartiers africains. Le style colonial étalait de manière ostentatoire une forme abjecte de discrimination. D'ailleurs cette tare perdure de nos jours : les quartiers opulents étant l'apanage des classes aisées tandis que les mapanes enclavent toujours les démunis.
La dimension mystique est ici celle de la religion chrétienne et de la raison occidentale. L'église et la mission sont les symboles d'un nouvel ordre divin, censé remplacer les « superstitions » locales. L'acte de bâtir en dur, de manière pérenne et rectiligne, est en soi une velléité d'affirmation d'une prétendue supériorité technique et spirituelle, une tentative d'inscrire la civilisation européenne dans un environnement abusivement perçu comme « hostile » et « sauvage ». C'est une architecture de la rupture avec l'ordre ancien.
En définitive, au Gabon, l'architecture n'est pas seulement une affaire de murs et de toits. Elle est une manière de dialoguer avec le monde. Elle dévoile trois visions du monde bâties dans l'espace. Ainsi en adéquation avec le mode de vie, du nomadisme à l'avènement des villes, en passant par la sédentarisation, l'architecture a parcouru la trajectoire qui a mené de l'éphémère à la pérennité.